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vendredi 27 avril 2018

Port Sunlight, une cité propre comme un sou neuf

Extrait de l'Almanach illustré du Soir 1920
En feuilletant l'album "A travers le Monde" de l'année 1906, je suis tombée sur un article surprenant au sujet de Port Sunlight qu'on tenait pour une cité ouvrière modèle en Angleterre, au début du XXe siècle. Tout le monde connaît bien entendu le savon Sunlight. Je me souviens que ma grand-mère prononçait "sunlich'ttt". Ce qu'on sait sans doute moins, c'est qu'au début du XXe siècle, les frères Lever, créateurs du fameux savon, avaient établi leur cité industrielle, Port Sunlight non loin de Liverpool. Au XIXe siècle, cet endroit est un vaste marécage sillonné par un ruisseau, sur les bords de la rivière Mersey.

Il ne s'agissait pas d'un complexe industriel comme les autres, mais d'un village modèle construit à l'intention des ouvriers de l'entreprise, dès la fin du XIXe siècle. C'est une localité verdoyante ponctuée de huit cents maisons pimpantes entourées de jardins.  

"Toutes les rues, larges de 10 mètres en moyenne, sont bordées de trottoirs de 3 à 4 mètres, flanqués eux-mêmes de pelouses gazonnées de 6 à 7 mètres", décrit l'article d'"A travers le Monde". "Après seulement viennent les maisons, chacune d'elles ayant par derrière un jardin que le locataire cultive comme il l'entend. Quant aux pelouses de la rue, ce sont les jardiniers de MM. Lever, qui en entretiennent et fauchent le gazon."

"Feuille d'avis de Neuchatel et du vignoble neuchatelois", 28 mars 1895
Entre 1899 et 1914, 3500 habitants ont peuplé cette cité modèle qui comprenait aussi une galerie d'art, un hôpital, des écoles, une salle de concert, des magasins coopératifs, une piscine, une église,...  Qui plus est, la population est invitée à s'affilier à diverses associations culturelles ou sportives. Des systèmes sociaux et des loisirs sont proposés aux travailleurs. 

Il y avait notamment le Gladstone Hall, un grand restaurant où les ouvriers peuvent réchauffer leurs repas. Le Hulme Hall permet aux femmes de manger un repas complet qui comprend soupe, viande, pommes de terre, tarte, pain et beurre (30 centimes, environ 1€ aujourd'hui). Des associations de prévoyance y ont également été créées : société de secours mutuelle, prêts, caisses d'épargne, etc. 

"Il y a tant et tant de misérables", affirmait M. Lever, "que la charité, si active qu'on veuille la supposer, ne parviendra jamais à leur venir en aide. Nous n'arriverons à guérir nos maux sociaux qu'en dirigeant habilement nos affaires pour le grand bien de tous."  

Les bénéfices des savons Sunlight étaient ainsi répartis : frais d'exploitation, publicité, rétribution de la direction et part du personnel à titre de participation aux bénéfices. Ce qui représentait, en 1906, 200 francs par tête (environ 732 € à l'heure actuelle). M. Lever ne rétrocédait toutefois pas cette somme à ses ouvriers et employés parce qu'il estimait que ceux-ci en feraient un usage futile. "... si vous me laissez cette somme, je l'emploierai à améliorer les conditions de votre existence. Vous aurez des maisons agréables à habiter, jolies à regarder ; vous aurez des plaisirs sains et intelligents." Paternaliste tout de même !

La coquette petite ville de Port Sunlight affichait un taux de mortalité nettement moins élevé que celle de Liverpool. La mortalité n'y était, en effet, que de 9% tandis qu'elle était de 22%  à Liverpool.

mercredi 22 novembre 2017

Fillettes, petits mâles et moutons...!

En chinant, j'ai trouvé un bouquin oublié et vraisemblablement rare, à un prix raisonnable et en parfait état, qui plus est. Et il était dédicacé à un confrère. Edité en 1906, cet ouvrage du Dr Toulouse - "Les leçons de la vie" - est davantage une étude sociale qu'un livre de médecine. 

Et pour cause. Ce Marseillais né en 1865, est devenu médecin avec une thèse sur la mélancolie. Il était psychiatre et également journaliste. En 1901, il ouvre un laboratoire de psychologie expérimentale à Villejuif.  C'est lui qui imaginera le comité d'hygiène mentale (aujourd'hui, Ligue française pour la Santé mentale) dont le but était d'améliorer les conditions de traitements des malades mentaux. Anecdote particulièrement intéressante à son sujet : Emile Zola a consenti à devenir un sujet d'étude du jeune Edouard Toulouse sur les rapports entre génie et folie. 

Dr Edouard Toulouse
L'ouvrage "Les leçons de la vie" est plus léger. Le médecin livre une série de conseils en matière d'hygiène, fruit de toute une série d'observations qu'il a faites. Cela peut sembler futile à l'heure actuelle et pourtant, ça nous en dit un bout sur la mentalité de l'époque. 

La propreté est un sujet brûlant à l'époque. L'apparence extérieure prime sur la réelle hygiène. Il écrit (notez les détails sur les différences sociales et les clichés) : "De même, une dame n;accepterait pas sur son lit - même pour quelques instants - le manteau de son ouvrière. Mais au retour d'une course dans un fiacre ou en wagon, après s'être frottée contre des coussins salis par mille contacts, sa jaquette lui paraît tout aussi propre et inviolée qu'auparavant, - parce que les souillures invisibles et auxquelles elle n'a pas songé n'ont pas compromis l'aspect esthétique du vêtement." (...) "personne ne se préoccupe de l'origine des aliments. Qu'importe si le pain est imbu de la sueur de celui qui l'a porté à la main,si les fruits ont été cueillis par des enfants aux mains sales, si la poussière de la rue, chargée de crottin et de détritus de rtoutes sortes, a saupoudré la viande, les légumes et les desserts exposés aux étalages des commerçants ; tant pis si les assiettes et les verres ont été rincés à la cuisine dans des eaux bourbeuses de crasse."

Le livre était dédicacé à un confrère
Et en parlant de rang social, le scientifique en parle dans un chapitre, divisant la société en trois ordres : l'ouvrier, l'employé et l'homme des professions libérales. L'image qu'il utilise pour justifier son propos est pour le moins scabreuse mais c'est révélateur d'une époque et je me demande sincèrement si certains ne le pensent toujours pas aujourd'hui. "Le parcage est toujours très serré ; les moutons d'un enclos ne peuvent, sauf circonstances exceptionnelles, passer dans l'enclos supérieur." Toulouse vise toutefois une certaine forme d'égalité sociale sans pour autant être révolutionnaire : "Pour que la démocratie ne soit pas contraire au progrès de la civilisation, il faut établir l'égalité en relevant le niveau le plus bas ...)."

Cet ouvrage fourmille de réflexions intéressantes sur divers sujets de société, qui nous apprennent énormément sur la pensée du début du XXe siècle. J'ai beaucoup ri lorsque j'ai lu l'opinion du docteur sur la "co-éducation", à savoir la mixité scolaire (entendez bien sûr garçons/filles). Le scientifique n'y est pas trop favorable car, s'explique-t-il, "les enfants sont immoraux ; et, quand ils sont très jeunes, on peut même dire qu'ils sont amoraux". L'enfant aurait donc une moralité très faible et tout particulièrement en matière sexuelle. Une difficulté vient s'y ajouter selon lui : l'absence de justice pour les plus jeunes. Cette phrase vaut son pesant de cacahuètes : "Qu'adviendra-t-il des fillettes, plus mal défendues, quand elles seront en contact avec les petits mâles cyniques et irresponsables ?"

vendredi 20 janvier 2017

L'Islamisme et le Christianisme en concurrence dans l'Afrique de 1906

Représentants de la civilisation juive
Représentants de la civilisation musulmane
En 1906, on s'interrogeait déjà sur le devenir du monde à travers le prisme religieux. "Par l'effet du développement des confréries de derviches et la recrudescence du fanatisme musulman qui en est la suite, les agents de propagande islamique et les missionnaires chrétiens sont aux prises, sur une large zone, qui traverse la masse fétichiste du centre de l'Afrique Qui l'emportera des deux propagandes? A laquelle faut-il souhaiter la victoire dans l'intérêt supérieur de la civilisation?" 
Pères blancs, représentants de la civilisation chrétienne

Ce texte et ces images sont extraits de la revue d'"A travers le monde" n° 22 du 2 juin 1906. Notez dans la première phrase l'opposition entre d'une part, la propagande  et le fanatisme islamiques et d'autre part, les missionnaires chrétiens. Parti pris? Sûrement. 

Dans l'article qui fait référence à un livre paru chez Hachette, "L'Islamisme et le Christianisme en Afrique" de G. Bonet-Maury, on est encore en plein dans les clichés poisseux. Car après tout, qu'il s'agisse d'une religion ou d'une autre, l'essentiel n'est-il pas d'arracher ces indigènes à "leurs superstitions, à leurs pratiques sanglantes et abominables, à leur saleté, à leur paresse, à leur esclavage"?  Il reste beaucoup de progrès à faire dans les mentalités en 1906...

vendredi 30 septembre 2016

Flamands et Wallons, une bisbrouille qui ne date pas d'hier

Les tensions entre Flamands et Wallons en Belgique ne datent certes pas d'hier. Et l'origine remonte à 1863, année durant laquelle le député Jan Frans Willems s'interroge sur le fait que la seule langue officielle reconnue en Belgique soit le français. C'est en lisant le numéro du 25 août 1906 d'"A Travers le Monde", une publication parisienne éditée par Hachette, que je suis tombée sur cet article interpellant sous le titre : "La Langue Flamande est-elle boycottée en Belgique?". Jan Frans Willem appelait à revoir la loi et demandait alors que le flamand soit admise comme langue nationale au même titre que le français. Cette revendication fut suivie par toute une série de personnalités du Nord du pays. En 1898, le flamand fit son entrée dans les assemblées parlementaires, sur les timbres-poste et fut enseigné dans les écoles.

Oui mais voilà, plusieurs années plus tard, les choses n'avancent pas réellement et les Flamands ont le sentiment d'avoir été floués. Voici ce qu'on pouvait lire dans "A Travers Le Monde" au sujet des Flamands : "Les lois qu'ils réclamaient pour proclamer l'égalité des deux idiomes se font attendre; dans les tribunaux, les juges ne veulent se servir que du français, n'entendre que le français; tous les postes importants sont entre les mains de magistrats ne parlant que le français. Essayez, disent-ils, dans les bureaux de poste, dans les omnibus, dans les chemins de fer de vous servir du flamand : les fonctionnaires vous riront au nez. Dans les écoles, dans les casernes, le flamand est systématiquement proscrit, au mépris de la loi. Les recrues flamandes sont envoyées en pays wallon, où on les force à parler français."

Le rédacteur de l'article relaye les protestations qui se font entendre dans les grandes villes flamandes comme Anvers ou Gand (où l'on pointe du doigt la création d'une université française). Il conclut ainsi : "Quant à nous, qui ne formons point le voeu, au contraire, de voir disparaître la langue qu'a illustrée le talent de Henri Conscience, nous sommes sans crainte sur les destinées du génie flamand : il a donné trop de signes de vitalité depuis un demi-siècle pour être enterré purement et simplement par un boycottage administratif." Cent dix ans plus tard, le malaise entre francophones et néerlandophones est toujours palpable, du moins dans les sphères politiques. Certains, plus éclairés, pensent qu'il vaut mieux ne pas prendre tout ça au sérieux... Bert Kruismans, c'est par ici.

lundi 7 mars 2016

L'animal, miroir de notre propre humanité

Mahatma Gandhi a déclaré que la grandeur d'une civilisation se jaugeait à la façon dont les animaux étaient traités. La citation demeure on ne peut plus actuelle, même si les photos qui illustrent cet article proviennent de la revue "Je Sais Tout" de 1906. Des photos des fils Trump exhibant fièrement leurs trophées de chasse en Afrique aux scandales des abattoirs en France, le respect de la condition animale est encore loin d'être une évidence dans nos sociétés. 

Au début du XXe siècle, le bien-être animal relevait de la farce (au propre comme au figuré). En Belgique, il faut attendre 1929 pour que les actes de cruauté envers les animaux soient sanctionnés mais c'est seulement en 1986, qu'une loi relative au bien-être et à la protection de l'animal soit entérinée. En 2015, la France finit par considérer que les animaux sont des "êtres vivants doués de sensibilité". Ce qui en soi n'est pas la panacée, puisque les animaux peuvent toujours être vendus et exploités. De plus, ça ne remet pas en cause nos traditions comme la corrida, la chasse à courre, l'abattage rituel, etc. Mais en 1906, il en allait tout autrement.

L'animal était un objet comme les autres, une chose sans âme, sans sensibilité qu'on pouvait traiter avec toute l'inhumanité dont l'homme peut souvent faire preuve. L'horreur atteint des sommets lorsqu'on lit la légende de ce cliché avec cet homme posant entre la carcasse d'un éléphant et un éléphanteau, la trompe entortillée dans le fusil du colonial. "Le petit éléphant est, dit-on, le plus intelligent des animaux. Pourtant, son instinct ne l'avertit guère que le fusil qu'il entoure de sa trompe a servi à tuer sa mère dont il flaire le crâne, sans comprendre." Sans comprendre? Le cynisme de l'auteur de ces quelques lignes était probablement moins grand que son ignorance. 
 
Pendant ce temps, dans les abattoirs, on enregistrait des progrès, paraît-il, puisqu'en Allemagne, on adoptait le coup de feu contre les fronts du bétail, en place et lieu du... marteau. Et dans un musée, au début du XXe, on pouvait découvrir le corps d'une jeune Botokudine (qui provenait apparemment d'un groupe ethnique du Brésil). Celle-ci devait vraisemblablement avoir été capturée au XIXe siècle. En 1841, elle arrive à Londres, où elle a dû sans doute être considérée comme un phénomène de foire, mais ne survit que quelques mois. Comble de l'atrocité: son corps est plongé dans l'alcool et aurait été à l'époque tenu dans un état de parfaite conservation. La même année, le Zoo du Bronx enfermait un Africain dans la cage aux singes...

En 1834, Silvio Pellico écrivait: "Pour aimer l'humanité, il faut savoir en envisager, sans se scandaliser, les faiblesses et les vices." Certamente! ©

mardi 26 mai 2015

Des inventions pour grandir et combattre le mal de mer

Extraites du magazine illustré "Je Sais Tout" de 1906, des photos légendées qui forcent le sourire. L'appareil respiratoire inventé par M. Guglielminetti-Draeger peut faire railler mais cet appareil a tout de même permis aux pompiers d'effectuer leur travail avec une meilleure sécurité et par conséquent une efficacité accrue. L'appareillage a notamment permis aux sauveteurs français de descendre dans la mine de Courrières, en mars 1906, où avait eu lieu la catastrophe minière la plus importante d'Europe. Quelques cartes postales témoignent d'ailleurs de l'utilisation de ce dispositif à cette époque. 

La société Dräger existe toujours et oeuvre dans le domaine de la sécurité, depuis 1889. "Les appareils Guglielminetti sont un perfectionnement des fameux appareils à régénération, employés par les mineurs allemands. (...) l'air vicié par la respiration est conduit dans un tube, qui l'amène à un régénérateur contenant de la potasse anhydre, laquelle s'empare de l'eau et de l'acide carbonique contenus  dans l'air respiré." ("Le Magasin Pittoresque", 1906). Ce qui permettait à un sauveteur de rester une heure et demie dans des lieux privés d'atmosphère respirable.

Plus anecdotique, cette machine destinée à gagner quelques centimètres qui ressemble davantage à un instrument de torture... L'utilisation de la machine promet tout de même un allongement de la taille de 5 à 7 centimètres. Cela reste à prouver.

La prothèse contre le mal de mer, quant à elle, était plutôt encombrante et en tous cas, peu pratique. A l'époque, l'électricité portait énormément de promesses et était susceptible de guérir à peu près tout et n'importe quoi. On parlait également, toujours selon "Le Magasin Pittoresque" de 1906, de l'emploi du fauteuil à bascule pour combattre le mal de mer. "Le fauteuil trépidant qui vient d'être expérimenté a pour but de rendre son occupant moins sensible aux brusques déplacements du navire en le soumettant à une succession de mouvements en hauteur et en profondeur qui peuvent être produits soit à la main, soit à l'aide d'un mécanisme. Il résulte de cette disposition particulière que les oscillations soudaines du navire: roulis, tangage, soulèvement, inclinaison sur la bande sont transformées en une série de déplacements de faible amplitude qui sont constamment interrompus par de rapides mouvements effectués dans une direction opposée au sens de l'oscillation du vaisseau, atténuant ainsi la répercussion des mouvements désordonnés du bateau sur l'organisme humain." La phrase à elle seule donne mal à la tête. Pour faire plus simple, le basculement du fauteuil vous distrait des mouvements du bateau sur les vagues.

Plus récemment, un inventeur toulonnais a breveté des lunettes d'une élégance à couper le souffle, susceptibles de calmer le mal de mer, en 12 minutes. Leur usage promet de réconcilier le cerveau et l'oreille interne. A travers ces lunettes, le mouvement perçu par les yeux est, en effet, identique à celui capté par l'oreille interne. On n'a pas fini d'inventer et c'est tant mieux. ©

dimanche 3 mai 2015

Drones et food trucks en 1906

Quand on fouille le passé avec un regard actuel, on déniche parfois des perles qui renvoient à notre présent. 

La comparaison vaut ce qu'elle vaut mais elle fait immanquablement sourire. Dans un album des revues "Je Sais Tout" (un magazine encyclopédique illustré fondé en 1905), j'ai relevé une poignée de découvertes de 1906 qui évoquent étrangement notre époque. 

L'appareil photographique aérien ne fait-il pas songer aux drones? La technologie n'y est pas encore mais l'idée est bien là. Non? L'esprit pratique naît à l'aurore du XXe siècle. La cabine téléphonique permet aux militaires de multiplier les postes mais aussi d'éviter les lourds chargements. Reste à inventer la téléphonie sans fil.

Je ne peux m'empêcher de penser aux très branchés food trucks lorsque je regarde la photo de ce marchand de frites au Canada. Euh marchand de frites? Je pensais que la "baraque à frites" était une invention belge... Ce n'est pas plutôt de la poutine? Ce food truck canadien sur traîneau est en tous cas avant-gardiste. ©

samedi 17 janvier 2015

L'écolier illustré: "En 3000 ans, on aura eu le temps de s'instruire; on causera avec les Esprits, et ils auront des choses à dire!

¤ Tout va pour le meilleur dans le meilleur des mondes

Les Terriens de l'an 3000 n'auront plus qu'à se la couler douce,en occupant comme ils pourront leur désoeuvrement. Ils se gobergeront dans de confortables bâtisses à l'américaine, véritables Tours Eiffel, d'au moins vingt-cinq étages, munies de tous les perfectionnements imaginables: distributeurs automatiques suppléant aux facteurs; extincteurs d'incendies remplaçant les pompiers; éclairage et chauffage au radium, téléphones, théâtrophones et autres appareils en phone, permettant de suivre de son fauteuil les pièces à sensation, les cours savants, les harangues d'académie et la conversation des hommes illustres.

Les préjugés sont toujours vivaces. En l'an 3000, les femmes s'éterniseront encore dans la salle de bain, alors que les hommes demeurent toujours pratiques et efficaces : par un tuyau placé au-dessus de son lit, son petit déjeuner a glissé dans sa bouche, tandis que le même déclenchement électrique lui donnait une douche et l'habillait.

La nourriture sert à vivre, il ne sert à rien de savourer et de mastiquer dorénavant. Déjeuner copieux, concentré dans une pilule. Digestion en Italie; goûter à Pékin; cette fois, on respire des vapeurs de confitures contenues dans une fiole.

¤ Le revers de la médaille

Cette vie toute artificielle - pilules et électricité - amènera la déchéance physique et morale... ce sera l'Enfer sur la terre: nous n'en sommes encore qu'au purgatoire! Comparez les hommes primitifs aux formes d'athlètes, à la santé de fer, avec nos intellectuels rabougris et nos savants ratatinés: eh bien, leurs descendants, malgré une hygiène rigoureuse, seront encore plus faibles et mal constitués, parce que l'espèce humaine suivra forcément la décadence de notre planète qui, en se refroidissant, aura une influence néfaste sur la Nature entière.

Le corps de l'homme de plus en plus atrophié, celui-ci perd peu à peu sa matière pour devenir esprit pur. (...) l'Homme de l'an 5000 en est à peu près réduit à la matière cérébrale et à ses annexes immédiats. Plus de système digestif, puisqu'on ne se nourrit plus que de vapeurs alimentaires; plus de jambes, puisqu'on ne marche pas. Au lieu de cette matière grossière qu'on nommait les yeux et les oreilles, une vue électrique et des cornets magnéto-acoustiques, permettant à chaque mère de suivre des yeux son fils absent et de lui parler comme s'il était à la maison.

A quoi bon, désormais, les remèdes contre la maladie, ou les pilules contre le vice? Le vice même disparaît avec ses causes: plus de paresse, puisqu'il n'y a plus de membres à reposer; plus de mensonges, puisque les cerveaux sont devenus translucides comme le plus pur cristal.

Car ils le sont devenus: le spiritisme, la seconde vue, la transmission de la volonté, l'extériorisation de la sensibilité ont été tirés au clair par un Institut, spécialement établi pour étudier et connaître le monde des Esprits. En 3000 ans, on aura eu le temps de s'instruire ; on causera avec les Esprits, et ils en auront des choses à dire!

Hmm, on est bien au-delà de notre présent, n'est-ce pas ? L'imagination de nos aïeux n'avait pas de borne, la puissance de leurs rêves ou de leurs cauchemars a traversé plus d'un siècle. ©


mercredi 7 janvier 2015

Le futur fossilisé par "L'écolier illustré" en 1906

En 1906, les enfants sages lisaient "L'écolier illustré" édité par la Compagnie anglaise dont les bureaux belges étaient installés sur la Place de Brouckère à Bruxelles. La revue était parée de superbes illustrations et la société belge constituait vraisemblablement une succursale de "L'écolier illustré" publié en France, par la librairie Ch. Delagrave. A la différence de l'hebdomadaire bruxellois, le français paraissait tous les jeudis. En Belgique, l'illustré sort chaque dimanche.

Le 8 juillet 1906, le petit journal imprime un dossier sur les visions futures de leurs jeunes lecteurs. L'avenir vu dans la lorgnette du passé, a toujours quelque chose de particulièrement exotique. Nous sommes le futur qu'ils imaginaient et force est de constater qu'il nous est bien étranger.

Morceaux  choisis

¤ sur l'homme (de l'impact du racisme ambiant). "Peut-être, comme l'assure un jeune statisticien, les nègres et les peaux-rouges auront-ils disparu, laissant les Européens et les Japonais se partager la surface du globe. Il se peut encore que les Chinois, ces vilains hommes à peau jaune, ayant secoué la torpeur qui les engourdit, se lèvent en masse et viennent anéantir les enfants de la vieille Europe... assez bêtes pour les instruire de leurs découvertes.
Les enfants d'antan sont cependant semblables à ceux d'aujourd'hui. La paix les préoccupe et le futur leur apportera toutes les promesses de trêve.Quand on aura inventé des machines infernales qui en cinq minutes, et même moins, pourront détruire un pays entier, par exemple l'Allemagne et tout autour des fragments de la Russie, de l'Autriche, etc... (...) il faudra bien se résoudre à remiser tout ce matériel diabolique dans les musées d'artillerie rétrospective; et voilà la terre en paix pour le restant de ses jours!

¤ sur la robotisation. Les moyens de transport se multiplient et les distances se raccourcissent. C'est le leitmotiv des jeunes du début du XXe siècle. On porte dans le dos un petit moteur, qui, sur une pression, met en mouvement deux ailes élévatoires. Des souliers-moteurs à patins rebondissants permettront aux voyageurs de parcourir de longues distances sans effort.Certains ont imaginé un tramway aérien venant cueillir familles et bagages sur le toit de leur habitation. Quelques secondes plus tard, les voilà installés confortablement dans le chemin de fer sous-marin qui relie Paris à New York. Ou encore dans l'Antipode-Express, ce métropolitain audacieux qui pique droit au plus court, par le centre de la terre, sans plus s'inquiéter du feu central. Jules Verne impressionne vraisemblablement les jeunes esprits de l'époque. Un tube à air comprimé permettra d'assurer le transit jusqu'au fond des océans.
En l'an 3000, on vivra sous l'eau tout aussi bien que sur le plancher des vaches : immenses sanatoriums sous-marins, cures d'eau salée à haute pression, sous-marins qui font office de fiacres...
Les airs seront également encombrés: dirigeables, ballons, hélicoptères, aéroplanes... Et l'on voit encore plus loin puisqu'il sera courant de passer ses vacances dans la Lune. Un savant, qui, dans sa maison volante, s'est approché de la planète Mars à une trentaine de millions de kilomètres, certifie qu'à l'aide d'une lunette puissante il a vu des villes et des monuments... Le hic, souligne le rédacteur de l'article, c'est que ballons, voitures ou vaisseaux ne peuvent se déplacer sans atmosphère. Ce journaliste était loin de savoir que l'impossible allait se réaliser dans une cinquantaine d'années. 
La machine a pris le pas sur l'humain. Et c'est ainsi partout, écrit l'auteur du dossier : les machines remplacent la force humaine. Au lieu de l'enfantine mine aux mineurs, de l'horrible charnier souterrain de Courrières, voici la mine sans mineurs, où seul pénètre l'extracteur automatique, insensible au coups de grisou.

¤ sur les énergies  alternatives. La mine même est en voie de disparition. Sans attendre sottement que le dernier filon du Yunnan ait livré sa dernière tonne d'anthracite, nos arrière-neveux ont emprunté la force motrice à la houille blanche des cataractes, aux inépuisables réservoirs d'énergie du feu central et du soleil.

¤ sur la semaine de moins de 7 minutes de travail quotidien. Grâce à cette simplification prodigieuse de la main d'oeuvre, l'ouvrier le plus "exploité" ne travaille qu'une heure vingt par an. En outre, le collège sera aboli, sinon à quoi serviraient les machines à apprendre? Et puis, on a étendu les bienfaits du suffrage universel à tous les êtres réputés raisonnables, par conséquent aux fillettes et aux garçons. Vous devinez le résultat: les institutrices, toujours en minorité, obéissent et font les pensums; les élèves commandent avec une écrasante majorité: Les écolières se pavanent sur des fauteuils, n'écoutant que d'une oreille les conseils de leur maîtresse... Quand on y réfléchit bien, on n'est pas trop loin de cette réalité émergente. Mais je ne suis pas persuadée que le suffrage universel ait été accordé aux gens raisonnables...©
(A Suivre)